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L’année culturelle 2009
L’année culturelle 2009 : Histoire de faire le point

Par : Ameziane Ferhani. El Watan. 02.01.2010


Au delà des éphémérides, ce qui s’est gravé dans notre mémoire. Un regard rétrospectif égrené de quelques idées et questions sur le devenir de la culture dans notre pays.

Les années passent, nous prouvant à chaque fois que nous sommes plutôt fâchés avec les calendriers et les horloges. Mais, sans culture du temps, sommes-nous pour autant entrés dans le temps de la culture ? Nous revenons de loin. Et, pour remettre les choses en perspective, il n’est jamais inutile de rappeler le chemin parcouru qui paraissait alors inespéré. En l’an 2000, la vie culturelle en Algérie gisait encore dans le coma profond où l’avait jetée le trauma national. Les toiles d’araignées ornaient les salles de spectacle. Les rares manifestations artistiques se déroulaient dans une quasi-clandestinité. Les artistes étaient cloîtrés, qui chez lui, qui dans l’exil, qui sous terre ! Malgré tout, dans ce tableau noir, jamais la création ne cessa vraiment. La musique en sourdine, la peinture en vase clos, continuaient.

L’écriture littéraire, coutumière de la solitude, se poursuivait, diffusée ailleurs ou transmise par une édition nationale pourtant renaissante. Devenue underground malgré elle, l’expression s’accrochait vaillamment au moindre souffle de vie, au moindre interstice possible. Depuis, chacun peut constater que ce cauchemar a laissé place à une autre situation. Il ne se passe pas un jour sans que les médias n’annoncent de nombreuses manifestations culturelles. De plus, celles-ci, jusque-là limitées à Alger, commencent à gagner les villes de l’intérieur. Il y a là, indéniablement, un sursaut quantitatif avec, l’apparition, certes irrégulière, de manifestations de qualité. Toujours est-il que la disponibilité de programmes a franchi des étapes importantes et il arrive même que les publics de telle ou telle discipline se trouvent tiraillés entre telle ou telle affiche, à Alger principalement, il convient de le préciser.

De là à avancer que tout va pour le mieux dans les contrées culturelles, il y a un monde. Et justement, il y a d’abord le Monde auquel nous ne pouvons pas ne pas appartenir. Avec lui, la mondialisation et la révolution numérique qui ont bouleversé les modes de diffusion et de perception, chamboulé les représentations, déterritorialisé l’information et les expressions culturelles, provoqué aussi des replis identitaires, nés en grande partie de l’angoisse des groupes et des peuples à voir leurs cultures un jour aspirées par le trou noir du néant. Ces lames de fond historiques ne sont pas sans conséquences sur les pratiques culturelles, obligées de s’adapter et de chercher de nouvelles voies ou profondément bousculées par des phénomènes comme la consommation à domicile ou le piratage.

Tous les pays, y compris ceux disposant de solides secteurs culturels et de traditions établies en la matière, en subissent, d’une manière ou d’une autre, le contrecoup. C’est dans ce contexte radicalement différent de tout ce qui a préexisté dans l’histoire mondiale, que notre vie culturelle a commencé à reprendre. C’est dire qu’elle a subi - et nous avec elle - un double ébranlement de ses repères : d’abord pour des raisons internes, ensuite par le fait de la répercussion des changements internationaux. C’est une particularité importante que nous ne partageons qu’avec peu de peuples de la planète, le reste du monde n’ayant à gérer que les effets de la mondialisation, ce qui n’est déjà pas peu.

Qui veut envisager la vie culturelle en Algérie, ne peut faire l’économie de ce contexte de référence. Que retiendra-t-on de 2009 ? La tradition journalistique de fin d’année veut que l’on reprenne les archives pour en ressortir les faits saillants et les assembler en éphémérides. C’est une bonne pratique qui a fait ses preuves. Mais, outre que nos confrères du journal s’en chargent déjà dans les pages quotidiennes, nous avons préféré essorer notre mémoire pour n’en retenir que ce qui nous a marqué et proposer surtout quelques réflexions qui ont égrené cette année.

Le Panaf’ et les 3 G
En tête de nos neurones, apparaît, rythmée et colorée, la deuxième édition du Festival culturel panafricain d’Alger. On craignait le pire pour lui, notamment au vu de l’ampleur du programme qui devait se loger en deux semaines. Pour reprendre le bon mot d’un ami, il s’agissait de « mettre un éléphant dans une noix de coco » ! L’effet overdose qui avait touché la manifestation Alger 2007, capitale de la culture arabe, menaçait de refaire surface. Et il y eut, en effet, un gros embouteillage programmatique, accompagné d’un manque de visibilité des manifestations, hormis les plus grosses, des défaillances dans l’information pratique, des retards et reports, un désarroi des publics à se situer précisément dans la profusion d’évènements. Mais, dans l’ensemble, tout le monde a fini par trouver ses marques et à s’adapter, peu ou prou, dans une exubérance toute algérienne, c’est-à-dire à la fois africaine et méditerranéenne, avec tout ce que cela suppose de bonheur et de déceptions.

On pensait que cet improbable 2e Panaf viendrait surtout caresser la nostalgie de ceux qui avaient connu la première édition, soit les générations d’après l’indépendance - aujourd’hui quadra, quinqua et plus -, encore habitées par la mythique manifestation. Mais nous avons découvert que les nostalgies pouvaient être héréditaires, puisque les jeunes d’aujourd’hui ont manifesté un engouement très fort pour l’évènement, porté par leurs propres attentes et, sans doute aussi, nourri par les récits des anciens. Mais au delà des tranches d’âges, c’est dans le formidable élan populaire qui a accompagné ce 2e Panaf que réside son véritable succès. Là, ce ne sont pas seulement les lignes de démarcation des générations qui ont sauté, mais aussi celles des catégories socioprofessionnelles et des sexes.

La dynamique a naturellement plus touché les arts de la scène que les arts visuels, les grandes manifestations de plein air que les petites et moyennes se déroulant en salles, les programmes musicaux festifs que les disciplines moins spectaculaires. Cela dit, ces nuancements existent dans le monde entier. Aussi, s’il faut sérieusement se préoccuper du développement des disciplines moins courues, il y aurait de l’aveuglement volontaire à nier la puissante vague qui s’est emparée à cette occasion de la société, à Alger et dans plusieurs autres villes du pays (un très bon point que cette volonté de décentralisation). Cela a rendu possible ce que nous appelons la règle des 3 G, soit la cohabitation entre générations, genres et goûts. Des familles entières, qui ne s’étaient jamais rendues ensemble à un spectacle, se sont abonnées aux soirées du Panaf. Du point de vue socioculturel, une petite révolution s’est déroulée sous nos yeux.

Les Algériens ont massivement et clairement exprimé leur disponibilité culturelle et une soif à la mesure de leurs privations. Par là même, ils ont confirmé leur désir, déjà affirmé dans de moindres mesures, de respirer plus et mieux, après une décennie d’horreurs et une organisation quasi-administrée de la tristesse quotidienne. Comment désormais capitaliser cette expérience en trouver les meilleures méthodes d’organisation et de programmation ?

Samu ou convalescence
Tout un chapelet de critiques et d’attaques se sont développées à propos des grandes manifestations culturelles (Djazaïr 2003, une Année de l’Algérie en France ; Alger 2007, capitale de la culture arabe ; 2e Festival Panafricain), les accusant de privilégier soit la propagande officielle, soit une instrumentalisation diplomatique de la culture, soit un usage protocolaire des arts et de la culture, soit tout cela à la fois. Il est certain que de telles manifestations, circonscrites dans le temps, relèvent d’accords bilatéraux ou multilatéraux entre les Etats. L’Algérie n’est pas le seul pays à les pratiquer, loin de là. Excepté Djazaïr 2003, qui relevait d’un accord bilatéral exceptionnel, les autres manifestations sont incluses dans les conventions de l’Unesco, pour ce qui a trait des capitales culturelles tournantes (que l’on retrouve d’ailleurs sur tous les continents ou aires culturelles données), ou les décisions de l’Unité africaine, s’agissant du Panaf.

Certains ont fait remarquer, comme s’il s’agissait d’une tare, qu’en 40 ans, seule Alger a relevé le défi de ce grand rendez-vous. Plusieurs éléments du contexte continental pourraient expliquer ce fait. Mais pour beaucoup d’autres, il s’agirait plutôt d’un motif de fierté. Une telle présence de l’Algérie sur le champ culturel international, devrait être considérée à sa juste mesure, ce qui n’exclut d’ailleurs pas la critique ! Personne ne peut nier en tout cas que ces grandes manifestations ont contribué à la reprise de la vie culturelle après la période de coma dont nous parlions. Elles ont permis de reconstituer des lambeaux d’activités moribondes, de remettre à l’ouvrage de nombreux artistes, groupes et associations et de soutenir de manière appréciable la production éditoriale, cinématographique et théâtrale. Pour autant, ces opérations de perfusion n’ont pas encore constitué un tissu culturel viable, au sens de la durabilité et de la qualité.

Mais, pour rester dans l’allégorie médicale, elles relevaient plus des missions d’un SAMU culturel que d’un centre de traitement ou de convalescence. Elles ont surtout permis de faire admettre à l’habitus financier de l’Etat, des budgets qui, pour certains volets (livre et cinéma notamment), ont été maintenus en dehors de ces manifestations de circonstances. D’autres ou les mêmes, s’en sont pris à ce que nous pourrions appeler la « célébrationnite aigüe », craignant que la perspective de mise en œuvre d’une politique culturelle régulière et pérenne ne soit définitivement écartée ou minorée. Il y a là une formidable matière pour un débat associant tous les acteurs de la vie culturelle. Mais deux obstacles essentiels semblent s’opposer à cette posssibilité.

Le premier est l’absence de lieux ou d’espaces consacrés à ce débat qui se limite aujourd’hui aux discussions de café ou aux colonnes de la presse et de quelques émissions (de radio essentiellement) qui véhiculent des éléments d’appréciation ou de proposition, de manière plus ou moins individuelle ou spontanée. Les disciplines ne sont pas suffisament organisées et plusieurs d’entre elles ne possèdent pas même d’association, tels les arts plastiques par exemple. Celles qui existent ne fonctionnent généralement pas de manière régulière ou ne communiquent pas assez. On ignore souvent si elles disposent de plate-formes de propositions ou de cahiers de revendications, ou alors, ils n’ont pas fait l’objet de larges diffusions, ce qui réduit considérablement leur positionnement en tant qu’interlocuteurs.

Certains proposent que ce soit le ministère de la Culture qui organise un tel débat, sous forme d’états généraux de la culture. Mais il faudrait alors que les différentes corporations du monde de la culture puissent présenter des documents de réflexion et de propositions, faute de quoi une telle rencontre se limiterait à l’expression d’avis individuels avec le risque que seul le point de vue de l’organisateur n’apparaisse comme structuré. Le deuxième obstacle au débat tient aux pratiques d’échanges et de critiques dans notre pays et notamment dans ses microcosmes intellectuels. En fait, on trouve plus de laudateurs et de détracteurs que de critiques s’appuyant sur une approche sereine du secteur et capable de juger une œuvre et pas son créateur, une action et pas son organisateur. La nécessaire passion qui doit accompagner le débat culturel se voit souvent plombée par des inimitiés, des conflits de personnes ou, au mieux, par des aprioris politiques ou autres. Il est temps de dépasser ces aberrations qui s’exercent même entre tenants du même art.

Certes, dans le monde entier, les gens d’une même discipline ne sont pas tendres entre eux et cette dérive, au fond amusante, les laisse néanmoins s’unir quand il s’agit d’agir pour leur art ou leur profession ou pour l’avenir de la culture dans leur pays. Ce n’est pas le cas en Algérie ou alors très rarement. On pourrait expliquer cette situation par l’immense frustration des auteurs et les épreuves qu’ils ont vécues et vivent encore dans un pays où le choix de l’expression culturelle en tant que profession, ou même sans cela, relève encore de l’héroïsme social. La chappe d’aigreur qui flotte sur les discussions dans le monde de la culture pèse trop lourdement sur l’émergence d’un véritable débat culturel.Mais il serait injuste de ne pas signaler, ici, l’absence (ou l’effacement) d’une critique de qualité qui relève, pour une part, du monde universitaire et, pour une autre, du monde des médias, y compris de la presse écrite qui n’a pas encore assez développé sa division du travail pour proposer des critiques spécialisés dans les disciplines culturelles principales. C’est donc un tout que ce débat, indispensable, sinon vital, à l’essor de la culture. Et plus il tardera, et plus la dynamisation du champ culturel national demeurera aléatoire et sans perspectives de long terme.

Le Sila, phare ou bazar ?
L’année 2009 a vu passer le Salon international du livre d’Alger des mains du comité coordonné par l’ANEP (Agence nationale d’édition et de publicité) à celles du ministère de la Culture. A ce transfert administratif programmé vers le giron sectoriel de la culture, a correspondu un nomadisme spatial impromptu, la manifestation étant obligée de se déplacer de son ancien lieu vers les hauteurs de la capitale. Et, nomade pour nomade, c’est la solution chapiteau qui a été retenue sur les dépendances du Complexe olympique du 5 Juillet qui, heureusement, n’accueillait aucune manifestation sportive d’importance. Les péripéties de ce déménagement ont été abondamment abordées sans qu’on ne soit profondément fixés sur leurs tenants, ni surtout leurs aboutissants, car où se tiendra le SILA 2010 qui atteindra ainsi sa quinzième année ? Et, comme s’il fallait que chaque édition de ce rendez-vous soit marqué du sceau du gâchis, on a vu interdire un autre livre, celui d’un certain Mehdi El Djazaïri, comme auparavant celui de Mohammed Bentchicou. Bonjour les dégats pour la promotion du SILA et quelle bonne publicité pour ces auteurs ! Aussi, dès le départ, l’intérêt pour l’évènement a été dévoyé vers des polémiques qui, comme d’habitude, empêchent de disposer d’un climat serein et de poser les véritables questions du livre et de l’édition en Algérie, comme souhaiteraient le faire tant d’acteurs de ce secteur.

Et, comme pour les grandes manifestations culturelles précitées, c’est encore le public qui a tranché avec une affluence et un enthousiasme d’importance, dévoilant là aussi une curiosité et une demande considérables, préoccupé par sa seule faim de livres aux besoins divers (études et formation, culture générale, recherche, goûts littéraires, lectures de loisirs…). Lui seul semble nous inviter à réfléchir aux véritables problèmes qui affectent le SILA. Cette manifestation, qui constitue le plus grand événement culturel national à caractère périodique, doit d’abord ce statut à l’importance de son affluence et, dans une moindre mesure, à une certaine longévité. Le poids des habitudes et les contraintes du contexte socioéconomique l’ont maintenu dans un caractère hybride qui rend toute évaluation et critique à la fois justifiée et décalée. Le SILA est d’un côté l’héritier des premières foires du livre et fonctionne en tant que centre sporadique de distribution du livre.

Les visiteurs y viennent en masse, dans l’espoir d’une disponibilité exceptionnelle de titres mais surtout de prix avantageux. D’un autre côté, le SILA se positionne en tant que salon professionnel, soit un espace de rencontres entre les différents acteurs de l’édition, auteurs compris. Mais, hormis son programme d’animation culturelle qui fait place à des conférences, rencontres, etc. il demeure loin d’un tel statut d’échanges professionnels, de conclusion de contrats éditoriaux, etc. Il y a là une équation impossible à établir et la nature divergente des critiques qui lui sont adressées le montre bien. Tantôt, il est accusé de ne pas assurer convenablement son rôle de distributeur exceptionnel du livre auprès des larges publics, tantôt de ne pas accorder assez d’importance à son rôle de rendez-vous professionnel. On ne peut évaluer une manifestatioh à partir d’objectifs contradictoires et en tout cas difficilement compatibles.

Aujourd’hui, il est impossible de faire l’économie d’une répartition rationnelle des rôles. Il n’appartient pas au SILA de prendre en charge les déficiences dans la distribution du livre qui doit être envisagée à l’aune d’une disponibilité quotidienne du livre. Et, il faut ici mettre un terme définitivement à l’illusion que cette disponibilité puisse être assurée par la possession physique et individuelle du livre en tant qu’objet. Les pays les plus avancés au plan culturel, et parmi eux les plus libéraux qui soient, ont réglé cette question par le biais de la lecture publique, soit la mise en place de réseaux denses de bibliothèques. On demande en fait au SILA, en quelques jours par an, de pallier à l’insuffisance de ce réseau dans notre pays alors que nous savons justement que les besoins sont immenses.

C’est dans la bibliothèque et pas ailleurs que la question du livre se résoudra en Algérie, comme elle s’est résolue dans le monde entier. Un programme ambitieux de construction de bibliothèques est actuellement en cours. Nous lui consacrerons prochainement un dossier. Cet effort doit se compléter par une action d’accompagnement du réseau des libraires, artisans précieux de la diffusion et de la promotion du livre. Mais, en attendant, il faut commencer à faire du SILA un rendez-vous essentiellement professionnel, consacré à des réflexions, échanges et accords du secteur, ouvert au public pour ce qui a trait des expositons de titres, de l’animation culturelle et des ventes-dédicaces pour encourager les maisons d’édition qui lancent des auteurs et de nouveaux titres. De là, pourront essaimer à travers le territoire national des foires régionales de vente du livre, comme il s’en tient déjà, et des salons spécialisés : livre scientifique et technique, livre universitaire, littérature enfantine… Le Ministère de la Culture semble disposé à dépasser le stade de bazar livresque que le SILA supporte encore pour en faire un phare de l’édition mais un phare qui éclaire et n’aveugle pas, comme c’est le cas aujourd’hui, en étant devenu le seul moment où le livre attire l’attention.

La vague des festivals
Depuis deux années particulièrement, le ministère de la Culture a labellisé ou suscité de nombreux festivals. Plusieurs d’entre eux sont devenus des rendez-vous importants de la vie culturelle, comme l’excellent Festival international des musiques anciennes et andalousiennes qui vient de s’achever ou encore le Festival international de la bande dessinée d’Alger qui a pris de l’allant. Ces rencontres permettent une ponctuation plus rapprochée de la vie culturelle et, constituent une réponse au caractère sporadique des méga-manifestations (Djazair 2003, Alger 2007 et Panaf). En effet, ces dernières qui offrent alléatoirement une vitrine plus ou moins fidèle des arts et de la littérature, sont tournées essentiellement vers les échanges internationaux.

De plus, leur caractère pluridisciplinaire les empêche d’offrir une vision réelle de la situation des disciplines et des genres dans le pays et des goûts des différents publics algériens. En revanche, avec les festivals, il est possible de se faire une idée plus précise de la « matière culturelle » disponible ou potentielle dans tel art ou école artistique, d’en suivre l’évolution d’une année à l’autre, de repérer les genres figés (sans nouvelles têtes, productions ou créations) comme les genres porteurs de dynamiques et, surtout, de constituer et fidéliser des publics. Mais leur apport est d’avoir suscité de l’émulation parmi les artistes et les groupes en les assurant d’une visibilité plus régulière. En proposant des espaces périodiques d’expression et de promotion, ils ont poussé de nombreux artistes à reprendre leur travail, à imaginer des collaborations nouvelles et à chercher à se dépasser.

La diversité de ces festivals rend compte, par ailleurs, de l’extraordinaire éclectisme culturel des Algériens, attachés à leurs patrimoines et créations modernes, mais ouverts sur de nombreux autres horizons. Il est emblématique ainsi qu’une ville comme Constantine accueille à la fois un festival international de malouf et un autre de jazz. Ce seul exemple - même si les publics sont différents - est révélateur d’une avancée dans la société des idées de diversité, d’ouverture et de complémentarité entre la conservation du patrimoine et la création contemporaine. A cette dynamique centrale des festivals labellisés, d’autres initatives apportent une contribution loin d’être négligeable, comme la belle rencontre Andaloussiate organisée par l’établissement Arts et Culture de la wilaya d’Alger ou des sessions et meetings de rock et autres rendez-vous portés par de jeunes publics.

On compte aujourd’hui en Algérie plus de 60 festivals locaux. Une cinquantaine d’entre eux sont dits « festivals d’arts et culture populaire » et consistent en rencontres régionales centrées sur les terroirs. Vues d’Alger, elles sont souvent considérées comme des expressions vaguement folkloriques. Mais à l’intérieur du pays, elles ont parfois permis de renouer avec des héritages qui menaçaient de disparaître. La poésie melhoun, la gasba, le bendir, la fantasia, parfois la parole des meddah ou gouals et les danses populaires, interdites pendant des années, reprennent, avec plus ou moins d’authenticité, leur présence au cœur du pays. C’est là que se montre aussi l’insuffisance de la recherche universitaire sur les patrimoines locaux, ceux qui s’y consacrent étant peu nombreux et peu médiatisés. Les festivals locaux ne comprennent comme autres catégories que le théatre professionnel (Sidi Bel Abbès et Annaba) et une dizaine de rencontres consacrées à des genres musicaux populaires.

Les festivals regionaux, pour leur part, comprennent une quinzaine de rendez-vous : malouf, chaâbi, théâtre professionnel (Alger), musiques actuelles, poésie féminine, théâtre amateur, bédoui, raï, théâtre comique, aïssaoua, musique et chanson citadine, marionnettes, gnaoui, théâtre pour enfants, haouzi, sanaa, ahellil… On compte enfin plus d’une quinzaine de festivals internationaux. Parmi les plus connus, ceux de l’été qui se déroulent sur des sites antiques, Timgad et Djamila, et dont la présence a été décriée plusieurs fois en rapport à la sauvegarde et la protection du patrimoine archéologique, sans que cette question trouve à ce jour de réponses adaptées. Avec ces deux éditions, on compte donc 10 festivals consacrés aux musiques et danses : danses populaires (Sidi Bel Abbès), danses folkloriques (arabo-africain, Tizi Ouzou), musiques malouf (Constantine), gnaouie (Alger), andalousienne (Alger), andalouse (festival maghrébin, Alger), jazz (Constantine), amazighe (Tamanrasset) et récemment, musique symphonique.

Là est le gros des troupes. Sinon, on peut relever l’existence des festivals de la BD, de la calligraphie arabe, du théâtre comique, du film amazigh, du cinéma… On le voit bien, la musique se taille la part du lion. Cela est similaire à ce qui se passe dans le reste du monde, cet art étant le plus populaire et le plus diffusé, le plus facile d’accès aussi. Cependant, dans d’autres pays, cette proportion demeure plus modeste et l’on ne peut dès lors que se féliciter de l’effort de divesification entrepris vers d’autres disciplines bien que les arts plastiques soient encore dans l’attente d’une manifestation périodique de haut niveau capable de promouvoir les créateurs algériens et de leur permettre de découvrir des expériences internationales probantes.

On remarque encore que ces festivals internationaux demeurent encore bien inégaux quant à l’exigence de qualité et le niveau d’organisation. On sent, ici, une présence plus marquée du professionnalisme et, là, la lourde patte de l’amateurisme. Mais, en règle générale, ils demeurent encore hors des standards internationaux et sans doute, l’organisation de formations en management culturel pour leurs équipes et des stages à l’étranger dans des manifestations similaires constitueraient un bon investissement. Enfin, les commissariats de ces festivals devraient évoluer vers des structures permanentes pour des préparations plus longues et approfondies et des actions intermédiaires de renforcement de leurs domaines d’activité.

Le soutien de l’état
Au regard de l’année 2009 comme de celles qui l’ont précédée, il ressort surtout que le développement de la culture demeure en Algérie largement tributaire du soutien de l’Etat. Il ne peut en être autrement dans un monde où des pays, autrement plus outillés que le nôtre dans le domaine culturel, plaident, comme la France, pour leur « exception culturelle », allant même jusqu’à s’opposer aux clauses de l’Organisation mondiale du commerce, ou, moins bruyamment, se contentent de soutenir les activités culturelles nationales. L’impact de la mondialisation sur la diversité culturelle, la vulnérabilité accrue des cultures locales, régionales et nationales face aux grandes machines médiatiques et culturelles multinationales, rend cette évidence encore plus manifeste. Ce n’est donc pas demain que nous opterons pour le modèle culturel anglo-saxon dont l’édifice repose quasi-entièrement sur les entreprises et les fondations privées avec un intéressement fiscal fortement incitatif pour les mécénats.

Si d’aventure, en Algérie, l’Etat se désengageait de cette sphère, cela entrainerait un effondrement presqu’immédiat de la vie culturelle et nous avons déjà connu cela, au milieu des années 80, avec la crise des cours pétroliers, le budget de la culture ayant été le premier à subir les foudres de l’austérité. L’instabilité de l’économie mondiale ne nous prémunit pas à terme d’une telle éventualité. On peut espérer que dans un tel cas, l’Etat aura la sagesse de tirer les leçons du passé et de comprendre que le désinvestissement de la culture peut avoir des conséquences sociales, humaines et mêmes économiques désastreuses, en réfère la période terrible que le pays a connue et dont les causes ne sont pas, loin de là, étrangères à la culture.

Mais au lieu d’espérer et de supputer, il serait préférable, tout en poursuivant le soutien de l’Etat et le rôle incitatif et organisationnel du ministère de la Culture, d’accompagner le développement d’industries culturelles privées profitables à la culture comme à l’économie du pays. Les arts et les lettres sont des pourvoyeurs d’emplois et des producteurs de plus-values, comme le montrent de nombreux exemples dans le monde. Le cas de l’Inde où plus de 20 millions de personnes travaillent dans l’industrie du cinéma fait figure de météore. Mais, dans l’édition, le cinéma et la musique, qui ont montré leur capacité à avancer, il existe des possibilités importantes, comme d’ailleurs dans le patrimoine où l’on a vu de jeunes entreprises financées par l’ANSEJ s’engager dans les travaux de restauration d’architectures anciennes. Pour que les industries culturelles se développent, il convient d’abord de fixer des règles claires en mesure de rassurer les investisseurs.

Le romantisme algérien
De même, alors que la révision du Code Communal suscite de nombreux débats, la mission des communes en matière de développement culturel local n’a pas été évoquée une seule fois à notre connaissance. L’encadrement et les contraintes des communes étant ce qu’ils sont, il ne s’agit pas de leur demander d’agir directement dans le domaine culturel, mais de les amener à encourager les initiatives émanant de leurs administrés ou des associations relevant de leur territoire. L’expérience montre que lorsque cette disponibilité existe, le mouvement associatif peut faire des petites merveilles. En aidant le collectif des peintres de la commune (réfection de l’église abandonnée, petites aides matérielles, soutien moral), l’APC de Maghnia a réussi à créer un pôle dynmique autour des arts plastiques : expositions régulières, semaine des arts, ateliers pour enfants et adultes… A Oran, l’APC, en soutenant l’association Le Petit Lecteur a réussi à dynamiser le secteur de la littérature enfantine et de jeunesse avec des bibliothèques spécialisées.

L’APC d’El Flaye, commune de montagne de la wilaya de Béjaïa, a fait de même au profit d’un groupe de bénévoles qui animent désormais une bibliothèque dynamique dans l’ancien siège de l’antenne communale (prêt d’ouvrages, activités culturelles, soutien scolaire…). A Sétif, le programme Noir sur Blanc, monté par trois associations sur l’axe Sétif-Alger-Lyon, a connu le soutien de la wilaya et de l’APC et, depuis cinq années environ, a donné lieu à de nombreuses initiatives et vocations artistiques. Les associations culturelles ne sont pas budgétivoires et elles portent en elles l’éclat de l’enthousiasme sans lequel aucune culture ne peut se construire, ceci étant entendu en complément avec la professionnalisation.

De plus grandes aides financières et matérielles des collectivités locales et du ministère de la Culture, adossées à des régles claires de subvention et d’utilisation ainsi que des critères transparents de sélection (c’est-à-dire publiés) sont de nature à donner des ailes à la culture d’essence associative. Le mouvement des ciné-clubs qui a constituté dans les années 70 une école populaire unique de formation de cinéphiles, mais aussi de cinéastes, a repris çà et là sans rencontrer jusque-là une aide autre que la mise à disposition de salles ou le projet de l’Association des cinéastes algériens de monter des formations destinés aux animateurs. Il y a là matière à agir pour fournir à ce réservoir culturel précieux des moyens de se développer. Le secteur de la culture a franchi ces dernières années des étapes importantes, mais il se trouve désormais au devant de grands chantiers structurants d’avenir.

C’est dans la rencontre entre l’effort financier et organisationnel de l’Etat et ce potentiel immense de la société, qui touche toutes les disciplines sans rencontrer le soutien dont il a besoin, que peut se tisser un formidable essor culturel. Tous les ingrédients sont disponibles pour ce faire. Il y manque un dispositif d’écoute et une renonciation aux veilléités de contrôle d’un autre âge au temps où Internet défonce toutes les écluses du monde. La culture peut survivre dans n’importe quelles conditions, mais elle ne s’épanouit vraiment que dans l’esprit de liberté et la décontraction sociale. C’est paradoxalement du football qu’en est venue la démonstration pratique avec la sélection de l’équipe nationale à la Coupe du monde. Quand on laisse faire les talents, ils éclosent dans l’imagination, la sérénité et la générosité. Quand Mustapha Benfodil s’en va lire ses textes dans des lieux improbables, il va essaimer un romantisme algérien qui clame son besoin de respirer et qui n’est pas différent dans le fond que celui de millions de supporters laissant éclater leur joie, leur fierté et leur désir d’expression. Aujourd’hui, la bataille de la quantité n’est pas entièrement gagnée mais la culture algérienne doit déjà affronter celle de la qualité.

PS : Un vœu pour 2010 adressé au ministère de la Culture : le financement d’une enquête nationale scientifique sur les pratiques culturelles des Algériens et la mise en place d’outils statistiques et qualitatifs de suivi et d’évaluation de la vie culturelle nationale.

Par Ameziane Ferhani
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